Le musée des Beaux-Arts de Rennes possède depuis 1911, un tableau inconnu du public. Il s’agit du portrait d’Armand-Charles Robin d’Estréans. Ce tableau est signé Baziray et porte la date de 1750[1].

Dans le cadre d’un DEA en Histoire et critique des Arts[2], j’ai dépouillé et étudié de multiples inventaires après décès dont celui d’Armand-Charles Robin d’Estréans[3].

 

Charles Baziray

Portrait d’Armand Charles Robin d’Estréans

Huile sur toile

80,5 x 64,5 cm

1750

Musée des Beaux-Arts de  Rennes

 

Cet homme de loi est intéressant à plus d’un tître.

Un officier à la noblesse confirmée

Armand-Charles Robin d’Estréans appartient à une famille originaire du Poitou dont le grand-père, puis le père, lors de la grande réformation de la noblesse, eurent peine à prouver leur appartenance. « Des lettres de relief de 1640,  une décision de la cour des Aides à Paris  en 1643, d’autres lettres de relief du 4 août 1644, confirmées le 22 novembre 1660 et le 18 mai 1666 ont été servies à la chambre de réformation qui, par arrêté du 12 janvier 1669 a maintenu noble d’extraction, avec la qualité d’écuyer »[4].  Le grand père d’Armand est Pierre Robin, il épouse en 1644 Marie Glastel. Ils ont un fils François-Salomon Robin Sieur de Lourselière et du Bois des Tréans. Il est secrétaire de l’Artillerie de France, puis conseiller d’Etat.

L’acte de naissance d’Armand est daté du 7 février 1663, il  précise qu’il est le filz de Mre Salomon François Robin c[onseill]er du roy en ses conseils et de D[am]e Claude Juchault Sgr et Dame de la Pourcelière et du Bois des Tréans. L’enfant a pour parrain Jean François Bonin marquis de Chalucet et de Montrevault, un lieutenant du roi qui officie en lieu et place du Lieutenant général Armand de Mazarin comme lieut[enan]t pour le Roy au gouv[emen]t des ville et château de Nantes et a pour marraine Françoise Juchault qui a épousé René de Sesmaisons[5]. Le parrain appartient à une famille importante et la marraine est alliée à une vieille famille aristocratique depuis le Moyen-Âge.

Armand-Charles vit à Nantes, mais aussi sur les terres qu’il tient de ses parents : Lourcelière ou l’Ourcelière en Poitou[6], du Bois des Tréans ou d’Estréans aux Moutiers en Retz et du Bois Joly sur les paroisses de Chauvé, Le Clion et St Père en Retz[7].

La famille porte de gueules à trois fers de pique d’argent, les pointes en bas, comme il se remarque à gauche du portrait.

Armand-Charles Robin d’Estréans fut avocat au présidial d’Angers, pourvu puis reçu conseiller au Parlement de Bretagne en 1689, au lieu de Louis de la Roche décédé.

Il épouse à Nantes, à 38 ans, le 22 mai 1701, Renée Boux, soeur des conseillers René et Louis-Charles, des jumeaux. Renée Boux est née le 20 février 1681, elle a donc 20 ans. Elle meurt sans postérité le 13 juin 1746 à 65 ans et est inhumée à St Sauveur de Rennes.

Elle appartient à une riche famille qui possède la vaste seigneurie de Bougon sur les paroisses de Couëron et de Casson. Son frère Louis-Charles, à sa mort, détient la seigneurie du Bois Joly que possédait le conseiller d’Estréans.

Sa carrière dura 61 ans ; ce qui est considérable. Ses travaux concernant la jurisprudence sont connus. Ils portent sur les commentaires de Sauvageau à partir de l’œuvre juridique de Noël du Fail. Le conseiller d’Estréans fit don de 10 000 Livres au barreau des avocats du Parlement, ce qui aida à la constitution de la bibliothèque[8]. A son décès, le 25 février 1750, il a 87 ans et est inhumé à St Etienne de Rennes le 26 du mois.

 

L’œuvre peint de Charles Baziray

 

            La peinture  réalisée par Baziray est datée de 1750. Il n’est pas possible qu’elle représente le conseiller d’Estréans à 87 ans ; au plus en a-t-il 50 ou 60 sur ce portrait. Il est peu vraisemblable qu’il ait réalisé le portrait à l’âge exact représenté. La date indiquée correspond à l’année du décès, serait-ce alors une forme d’hommage posthume voulu par la famille ou par le barreau des avocats, en remerciement du legs à la bibliothèque ?

La carrière de Baziray débute vraisemblablement à Paris, où de nombreux Baziray ou Baziré vivent dans la capitale et laissent des traces dans des actes, notamment dans la confrérie des maîtres rubanniers. Il est possible que Baziray ait travaillé pour la manufacture des Gobelins, y réalisant des cartons précédant la mise en œuvre des tapisserie de haute-lice.

Sa carrière de peintre se situe entre 1723 et 1759, où il est actif en Bretagne[9]. Un certain nombre de tableaux signés lui reviennent et certains lui sont attribués[10].

Les ventes des dernières années permettent de mesurer la qualité des portraits réalisés par ce peintre qui utilise des formats très proches au niveau des dimensions[11].

Comme cette paire représentant un homme et une femme et datée de 1730, vendue en Angleterre :

 

Charles Baziray

Portait d’homme en veste brune

Huile sur toile

82 x 64 cm

1730

Collection privée

 

Charles Baziray

Portait de femme en bleu

Huile sur toile

82 x 64 cm

1730

Collection privée

 

 

            Ainsi que ce beau portrait :

Charles Baziray

Portrait de jeune garçon à la veste bleue brodée

Huile sur toile

81 x 64 cm

1737

Collection privée

 

Le musée des Beaux-Arts de Rennes possède une autre peinture de Baziray portant la cote 49. 169.1.  Il s’agit d’un portrait de femme daté de 1733 et signé, aux dimensions de 82 x 63 cm, ce qui est très similaire aux autres formats. Rien ne permet de préciser, sans voir le tableau qui demeure inaccessible, s’il s’agit d’une paire allant avec le tableau du conseiller et représentant Renée Boux, ou tout autre portrait comme indiqué dans le mémoire de DEA[12]. En effet, il existe un document peu exploité rédigé par le président de la Bourdonnaye mentionnant un paiement de 9 £, le 9 juin 1758, « à Basiré pour le tableau de Coetnisan »[13]. Ce paiement suit de près le décès de son épouse Renée-Thérèse de Boyséon qu’il épousa en 1733 ; malheureusement l’inventaire après décès concernant le château de Coetnysan à Pluzunet, n’inclut pas le tableau[14].

 

L’inventaire après décès du conseiller d’Estréans

 

Après la mise sous scellés des biens du défunt, le 24 février 1750, dans son hôtel rue de la Monnaie, l’inventaire est réalisé par Roinsard, marchand revendeur - souvent rencontré dans les inventaires-, du 27 avril au 16 mai 1750. Cet inventaire ne concerne que les biens meubles situés à Rennes.

            Il nous apprend qu’Armand Charles d’Estréans aimait les tapisseries. Il en possède de nombreuses pour un total de 1105 £, tant de verdure qu’à feuillages et devises ou à petits personnages, voire des Flandres, à grands personnages. Ceci indique qu’il a des tapisseries des Marches (Aubusson, Felletin)  et du Nord (Flandres). Les indications de mesure de toutes les tapisseries en aunes n’étant pas données, il est difficile de quantifier les séries et par là même de préciser les valeurs. Dans le fonds d’inventaire étudié (291 exactement), la moyenne du coût de l’aune est de 24 £. Les estimations des tapisseries lorsque les mesures sont données sont dans cette moyenne. Robin d’Estréans ne possède pas de séries prestigieuses, mais de belles tapisseries encore estimables au milieu du siècle.

Il possède aussi des miroirs pour une valeur de 264 £.  Les seuls tableaux mentionnés sont une carte de Paris, huit cartes de géographie - des estampes sans doute- et des portraits non prisés, comme à l’accoutumée  « quatre tableaux représentant les père et mère dudit feu sieur d’Estréans luy même et son frère qui ont été réclamés »[15]

La bibliothèque quant à elle est remarquable, elle contient des œuvres d’Aristote, Cicéron, Sénèque, Rabelais, Corneille, Madame de Sévigné, Scaron, Molière, Madame de la Fayette, Racine, le cardinal de Retz, Fontenelle, Milton, Montesquieu, Marivaux… pour un total de 1150 £. Le total des meubles est estimé à 12 800 £, l’argenterie à 20 337 £ et l’argent en numéraire  représente 21 000 £ . Lors de la vente du 25 mai au 22 juin, la valeur des tapisseries atteint 2091 £, celle des miroirs 578 £. Le total s’élève à 18 278 £[16].

Le don de 10 000 £ fut mentionné le 7 mars au barreau, pour l’accroissement de la bibliothèque. Les livres non plus que l’argenterie ne sont vendus, ce qui est conforme aux habitudes.

 

 

            Ces  éléments concernant un officier de judicature du XVIIIème siècle, parmi la multitude de ceux rencontrés sont bien sûr incomplets, mais du fait des coïncidences de la documentation, offrent un aspect plus humain que ce que laisse transparaître la plupart des inventaires et donne un petit souffle de vie à un tableau, tout en gardant quelques mystères.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Musée des Beaux-Arts de Rennes, cote 11.23. 5 Baziray pinxit1750

[2] BELORDE (P.), Les goûts artistiques des officiers de judicature à Rennes, au XVIII ème siècle, DEA d’Histoire et critique des Arts, sous la direction de Madame Marianne Grivel, Rennes II, 2004.

[3] A.D.I.V., 2 B  629, (Minutes des actes d’office du Présidial de Rennes),  inventaire d’Estréans, 24 février 1750.

[4] SAULNIER (F.), Le Parlement de Bretagne, 1554-1790, tome II, page 763, Rennes,  Editions Plihon et Hommay, 1909.

[5] Archives municipales de Nantes, Inventaire série GG, registre GG 50 (1653-1668), paroisse de St Denis de Nantes.

[6] La localisation exacte de la terre n’a pas été possible.

[7] Ces terres se situent aujourd’hui en Loire-Atlantique.

[8] Les livres acquis se trouvent aujourd’hui à la bibliothèque des Champs libres à Rennes.

Voir notice en annexe 1.

[9] BOURDE de la ROGERIE (H.), Artistes, Artisans, Ingénieurs… en Bretagne, notice 00454, Bruz, Editions de l’Association pour l’Inventaire de Bretagne.

[10] BENEZIT (E.), Dictionnaire des peintres , sculpteurs, dessinateurs et graveurs, tome  I, p. 442, Paris, Editions Jallobert-Chapotin.

[11] Ventes chez Tajan du 17 octobre 2003 et chez Wilkinson’s auctioners du 9 juillet 2004.

[12] BELORDE (P.), op.cit., p. 129-132, voir annexe 2.

[13] A.D.I.V., 23 J 10, livre de marque de Louis-Charles-Marie de la Bourdonnaye Montluc, année 1758.

[14] A.D.I.V., 2 B 658, inventaire de Boyséon / Montluc.

[15] A.D.I.V., 2 B 629, inventaire Robin d’Estréans, annexe 3.

[16] Il est amusant de constater que la chaise à porteur atteint 555 £.